Agents d’IA : l’Autorité de la concurrence alerte sur les enjeux concurrentiels de l’IA agentique
auteurs
Alban Curral Avocat Directeur Associé
Éclairage juridique
23 septembre 2026

Agents d’IA : l’Autorité de la concurrence alerte sur les enjeux concurrentiels de l’IA agentique

Interview

À l’occasion de l’émission Lex Inside, Alban Curral, avocat directeur associé, partage son analyse des défis concurrentiels soulevés par l’essor des agents d’IA qui deviennent la nouvelle porte d’entrée du numérique, donc des intermédiaires de pouvoir : enjeux liés à l’accès à l’utilisateur, à la visibilité dans la réponse ou à la désintermédiation. 

Comment résumeriez-vous l’enjeu central que soulève cet avis de l’Autorité de la concurrence sur les agents d’IA ?

L’enjeu tient en une phrase : demain, entre vous et les services numériques, il y aura peut-être un seul intermédiaire, l’agent d’IA. C’est donc un intermédiaire de pouvoir. Hier, on cherchait à bien se classer sur un moteur de recherche. L’agent, lui, ne vous donne plus dix liens : il choisit, il décide, et parfois il achète à votre place.

La question devient donc : qui tient cette porte d’entrée, et selon quelles règles ? C’est là-dessus que l’Autorité nous alerte. Elle ne sanctionne personne, elle n’ouvre aucun dossier. Elle observe un marché encore jeune et elle plante un jalon avant que les positions ne se figent. Un avis de vigilance, plutôt qu’un coup de sifflet.

Pour bien comprendre le sujet, comment distinguez-vous un simple assistant conversationnel d’un véritable agent d’IA autonome ?

Prenez un exemple simple. Vous demandez à un assistant classique de préparer un week-end à Rome : il vous répond un beau texte, avec des idées d’hôtels et de restaurants. À vous, ensuite, de tout réserver. L’agent, lui, va plus loin : il compare les vols, réserve l’hôtel, prend la table et paie, sans que vous repassiez derrière à chaque étape.

La différence n’est pas la puissance du modèle, c’est l’autonomie. L’assistant répond ; l’agent agit. Il raisonne, il planifie, il coordonne même d’autres agents entre eux. La Commission européenne le définit d’ailleurs comme un logiciel qui perçoit son environnement et fonctionne de manière autonome, sans être piloté directement par un humain. On passe du conseiller au majordome, si vous voulez.

En quoi cet avis s’inscrit-il dans la continuité des travaux précédents de l’Autorité ?

L’avis n’arrive pas de nulle part. Depuis trois ans, l’Autorité descend méthodiquement la chaîne de l’IA. D’abord le cloud, en 2023 : les tuyaux, l’infrastructure. Puis l’IA générative en 2024, c’est-à-dire l’amont : les modèles, les puces, la donnée d’entraînement. Fin 2025, une étude sur l’empreinte énergétique. Et aujourd’hui l’aval, avec les agents : la mise sur le marché, l’usage, le contact avec le public.

C’est une des autorités les plus en avance en Europe sur ces sujets. Elle s’est saisie d’elle-même, sans attendre la moindre plainte. Autrement dit, elle prépare le terrain avant que le contentieux n’arrive.

Selon vous, où se situent aujourd’hui les principaux enjeux concurrentiels liés au développement des agents d’IA ?

Je vois trois foyers de risque. Le premier, c’est l’accès à l’utilisateur. Construire un agent est devenu assez facile ; le difficile, c’est d’atteindre le public. Et là, les grands acteurs partent avec une longueur d’avance : leur agent est déjà dans le téléphone, le navigateur, la messagerie, la suite bureautique. Illustration toute récente : la Commission européenne a dû imposer des mesures conservatoires à Meta pour rouvrir l’accès de WhatsApp aux assistants concurrents.

Deuxième foyer : la visibilité dans la réponse. L’agent n’affiche qu’une poignée de sources, selon des critères qu’on ne voit pas. Il peut se mettre en avant, ou favoriser un partenaire. C’est le dossier Google Shopping qui ressurgit, mais à l’intérieur d’une conversation.

Troisième foyer, plus profond : la désintermédiation. Si l’agent répond à tout et décide, l’humain ne clique plus vers les sites. Aujourd’hui, moins de 5 % du trafic directement redirigé vers les sites internet marchands depuis les agents d’IA ; à l’horizon 2030, ce serait 20 à 25 %. Derrière, c’est l’économie du web ouvert qui vacille puisque les intermédiaires d’aujourd’hui ne seront peut-être plus ceux de demain. Par exemple, les moteurs de recherche, les comparateurs, la presse web qui vit notamment des publicités.

Quel rôle jouent les standards d’interopérabilité dans l’organisation future du marché des agents d’IA, et quels risques cela peut-il créer ?

Pour agir seuls, les agents doivent parler la même langue : des standards techniques communs. Sans eux, rien ne fonctionne, et c’est plutôt bon pour l’innovation. Le risque, c’est la main qui tient la norme. Si un seul acteur contrôle le standard, il fixe les règles du jeu pour tout le monde, et il peut fermer la porte quand ça l’arrange. À l’inverse, si chacun impose le sien, l’internet se fragmente.

Il y a un second verrou, plus discret : vos données et votre historique. Plus l’agent vous connaît, plus il est utile, mais plus il devient difficile d’en changer. On finit un peu prisonnier de son propre assistant.

Et un point de prospective qui doit nous alerter : le jour où des agents négocieront des prix entre eux, la question de la collusion algorithmique se posera pour de bon. L’Autorité française et son homologue allemand l’ont déjà étudiée ensemble. Ce n’est plus de la science-fiction.

Quel regard portez-vous sur l’approche actuelle, et quelles évolutions du marché vous semblent possibles ?

Mon regard est plutôt favorable, avec deux réserves. L’Autorité fait un pari raisonnable : pas de loi nouvelle, on mobilise l’arsenal existant, droit de la concurrence, DMA, règlement sur l’IA. C’est sage, parce que le droit avance moins vite que la technologie.

Première réserve : le DMA vise les grandes plateformes déjà désignées, Google, Apple, Meta. Mais les acteurs nés de l’IA, eux, n’y sont pas encore soumis. Il y a un angle mort. Seconde réserve : un avis, ça ne contraint personne. Tout dépendra de ce que l’Autorité en fera ensuite.

Cela dit, je reste optimiste, parce que le marché a ses propres antidotes. Les utilisateurs jonglent déjà entre plusieurs agents. Et il reste de la place pour des agents spécialisés, en droit, en santé, ou plus souverains. Bref, rien n’est joué. Et c’est maintenant, quand tout est encore ouvert, qu’il faut poser les bonnes règles.